Le Tadjikistan, ce pays d’Asie centrale dont je ne connaissais absolument rien, à part le nom, m’a complètement envoûté.
Lors de mon séjour en Ouzbékistan, j’ai logé à Samarcande chez un couple de Tadjiks qui m’ont littéralement “vendu” leur pays. Alors, le week-end suivant, je me suis décidé : direction Jartepa, pour traverser la frontière à pied et profiter d’une semaine de congé dans les montagnes.
Voici le récit de mon aventure :
On commence tout en douceur
Passer la frontière a été une affaire vite réglée : il y a trois checkpoints à franchir, mais tout se fait assez rapidement.
Les voyageurs qui s’aventurent au Tadjikistan sont surtout des baroudeurs en quête de sommets à gravir et de nuits sous la tente car il faut le savoir, le pays est couvert à 93 % de montagnes.
Mon chauffeur me récupère et c’est parti pour trois heures de route direction Jumaboy Guesthouse, une maison familiale à Nofin, un petit village où il y a une mosquée et une école. Loin de tout, mon objectif était de passer du temps à lire et marcher dans les montagnes ce que je ferai, entre autres.
Mais avant ça, il faut qu’on s’arrête à Panjakent, la ville la plus proche, pour que je puisse retirer de l’argent et payer le logement. Le chauffeur me dépose là-bas et tout de suite je sens que cette ville n’a rien à voir avec l’Ouzbékistan. Ici, les habitants parlent farsi et ont des traits physiques plus longs et fins que les Ouzbeks.

À peine sorti de la voiture, l’énergie du lieu m’enlace : les gens sont souriants, curieux, ils doivent se demander qui est cet homme à la touffe hhhh. Une femme m’indique la banque, où je me rends et où j’ai accessoirement failli retirer des milliers d’euros (pas d’inquiétude, je n’ai pas autant d’argent sur mon compte). Oui, au téléphone j’avais compris que 9 000 somonis équivalaient à 1 dollar, alors qu’en réalité, c’est 9 somonis !
Autour de moi, ça sent les épices, la viande qui grille sur le feu, les bruits de la rue se mêlent aux rires et aux discussions.
Je reprends la route, heureux, al hamdulilah, face à cette skyline de montagnes majestueuses.
Il y a du bitume pendant environ 30 ou 40 minutes, puis ce sont des chemins de terre et de pierre ne vous y aventurez pas sans un 4×4 !

Le long de ces routes sinueuses, on traverse des villages aux maisons en pierre, parfaitement intégrées au paysage. Au centre, une rivière et des ponts faits de bois ou d’anciennes portes permettent de passer d’un côté à l’autre.
Ces rencontres sur mon chemin
Muslim et sa famille : ils vivent ici et c’est eux qui me logent. Sa maman et son père me préparent à manger matin, midi et soir. C’est Muslim qui s’occupe d’accueillir les voyageurs de passage. Là-bas, j’ai compris une chose : c’est un logement de transit pour beaucoup, mais moi j’y suis resté une semaine et ça m’a permis de créer de vrais liens avec cette famille incroyable.
J’ai passé des heures à parler avec Muslim et son père : du pays d’avant, de leurs projets, de la vie, de religion… (le pays est musulman).
Un soir, alors qu’on discutait dehors, je lève les yeux et je vois une éclipse lunaire. Une vision incroyable, j’en suis resté bouche bée ! J’ai lâché un grand whoaaaaa, ils ont levé les yeux à leur tour et on a juste profité ensemble du spectacle.
Marina et Dave, une curiosité du destin : lui vient des États-Unis, elle est Russe et vit aux États-Unis depuis des années. Ils voyagent à moto.
Un soir, en attendant que le dîner soit servi, j’étais assis sur un banc quand Marina s’approche et se présente. Je me présente à mon tour, et très vite, on se met à parler de religion. Plus la discussion avance, plus je me rends compte qu’elle a de vraies connaissances sur l’Islam et forcément, ça éveille ma curiosité.
Je découvre rapidement qu’elle a accompli sa profession de foi. Ce soir-là, je dîne avec eux, on parle de tout mais pas de rien : de leur vie, de la mienne, de la famille de Dave, de celle de Marina. Après avoir mangé, on reste ensemble à rire.
Dave me chambre sur mon anglais et ma manière de dire “work” (qui se prononce “weurk”). Marina est un peu gênée, mais moi je regarde Dave et j’explose de rire. Mais bon, c’est quand même moi qui parle votre langue, lui dis-je.
Après ce dîner, j’ai eu l’impression de les connaître depuis longtemps. Tout était très naturel.
Jalalindin : je l’ai rencontré un soir en m’asseyant à la table où il était avec deux Anglaises. C’est un homme d’une intelligence remarquable, qui vit à Douchanbé, la capitale. À côté de son travail, pendant la haute saison, il est guide. Ce soir-là, on a parlé de la vie : ce qu’elle représente à nos yeux et ce qu’on aimerait en faire.
Saida, Sayora, Melvon et Abdullah, les enfants des villages voisins. Je les ai rencontrés quand je suis allé au 6ᵉ lac pour me baigner (l’eau était tellement froide que j’ai plongé et je suis ressorti aussitôt). Sur la route, ils m’ont arrêté et ont commencé à me parler. Ils ont entre 3 et 12 ans et gèrent plutôt bien l’anglais, donc on discute pas mal, avec des gestes aussi.
Ils me demandent qu’on prenne une photo, alors un petit gars pas plus haut que trois pommes prend mon téléphone et commence à nous photographier. Puis Saida me demande de la porter… puis une autre, et encore une autre ! On a ri comme des fous. À un moment, Saida arrête une voiture et demande au chauffeur de me ramener jusqu’au lac. C’est une petite de 6 ans qui gère mes affaires maintenant, mort de rire. Je dis au monsieur : “Non pas besoin, je souhaite marcher !” c’est comme ça qu’on visite !
Il faut compter environ 4 heures aller-retour.

Les habitants de ce beau pays m’ont impressionné par leur gentillesse, leur douceur, leur chaleur et leur foi. Je me suis senti très bien accueilli partout. Quand je répondais à leurs “Hello” par un “Salamu aleykoum”, les sourires s’étiraient instantanément.
J’ai été touché par la simplicité de leur mode de vie et le fait qu’ils ne rêvent pas forcément d’ailleurs. Souvent, en voyage, on entend : “Oh oui, Paris !” ou “Les États-Unis, j’adorerais y aller !” mais eux, non. Ils sont bien là-bas, la paix les comble. La famille est très importante aussi.
Ma routine déconnectée
Contexte : je vis dans une maison, dans une chambre qui ne se ferme pas à clé, avec deux lits. Elle est décorée de tissus traditionnels, travaillés à la main.

Il n’y a pas de wifi et même avec une carte SIM, impossible d’avoir du réseau dans les montagnes, sauf près du lac (à 12 minutes à pied) ou plus haut, dans la montagne, à environ 30 minutes de marche.
Tout ce qu’on mange vient du jardin.
Chaque matin, petit déjeuner vers 10 heures (je suis toujours seul, car tout le monde le prend très tôt). Ensuite, lecture tranquille pour digérer mes fruits, les confitures et le pain maison préparé par la maman de Muslim.

Je ne mangeais pas le midi, le petit déjeuner me suffisait largement. En général, juste après, je partais en randonnée : parfois dans les montagnes, parfois au bord des sept lacs, sur un autre sentier…
Avant le coucher du soleil, je rentrais, je prenais une douche, puis venait le dîner, souvent partagé avec quelques voyageurs (histoire de parler un peu dans la journée). Ensuite, petite marche nocturne au bord du lac pour regarder les étoiles. Enfin, direction la chambre pour dormir. Je me couchais très tôt, vers 22h30, parfois plus tard quand je papotais avec Muslim.
Parlons nourriture !
Nous mangions les légumes du jardin, du pain fait maison chaque jour, du plov, de la viande de bœuf. Chaque repas arrivait avec du thé, de la pastèque, du melon, des pommes et des raisins. La nourriture était excellente, les portions bien généreuses et Muslim venait souvent nous proposer du rabe 😉

Petite histoire : depuis le début de mon arrivée, je buvais l’eau de la montagne comme les locaux, même si Muslim m’avait prévenu que je pourrais tomber malade. Mais j’ai dit, je cite : « t’inquiète pas, mon estomac est robuste ! » Trois jours plus tard la cata…
Tout a commencé pendant une randonnée dans les montagnes, au-dessus du village. Je suis parti le matin pour un tour d’environ six heures, avec une petite pause méditation (zerma genre) sur un rocher au milieu de nulle part. D’ailleurs, c’est fou comme il y a des maisons jusque très loin dans les montagnes ! J’ai croisé des enfants et leur âne qui mangeaient des noix ; j’ai fait pareil, sauf que moi j’ai ouvert la noix avec mes ongles… Résultat : des taches jaunes-orangé pendant des semaines ! On aurait dit les doigts de ma mère quand elle faisait le henné à ma sœur.
Pendant cette rando, je n’avais pas pris d’eau. Il devait faire environ 26 degrés, mais le soleil tape fort en altitude… Du coup, je bois directement l’eau des ruisseaux. Le système d’irrigation là-bas est impressionnant : ils ont créé un réseau ultra ingénieux qui permet d’arroser les terres plus bas dans le village. Et comme ça commence très haut, même ceux qui vivent sur les hauteurs ont accès à l’eau. Ils déplacent simplement des pierres pour boucher un canal et en ouvrir un autre. Franchement, c’est du génie ! C’est cette même eau que tout le monde boit au village.
Le problème, c’est que ce jour-là, j’en ai bu une grande quantité. Elle n’avait pas d’odeur, j’ai vérifié qu’il n’y avait pas d’excréments plus haut, j’ai goûté : pas de goût suspect. Mais rapidement, mon ventre m’a fait comprendre que j’allais payer pour cette bêtise.
Le soir même, sueurs froides, maux de tête, transpiration, nausées… J’essaie de manger, impossible sans tout vomir juste après. Je vais me coucher, Muslim comprend vite que ça ne va pas : je mange seul et presque rien. Il me propose alors du riz et de la pastèque. Tout ce dont j’avais envie à ce moment-là : pastèque et eau.
Jusqu’à 4 heures du matin, l’heure de la prière, impossible de dormir. Mon corps était en feu. Je vais aux toilettes, je vomis tout ce qu’il me reste, et boom, je me sens mieux. Dieu merci, après cette nuit compliquée, j’étais de nouveau sur pied !
À l’aube, j’ai demandé des bouteilles d’eau à la mère de Muslim, qui se levait pour préparer le petit-déjeuner. Ils ont vraiment tout fait pour que je me sente bien.
On finit en douceur
Mardi 9 septembre : aujourd’hui, c’est la fête de l’indépendance. Dans le village, cette célébration ne change en rien de nos jours précédents.
Quelques jours plus tard, alors que le soleil se couchait, j’étais au bord du lac quand j’ai assisté à une scène insolite : deux femmes criaient, sans que je comprenne pourquoi… jusqu’à ce que je voie un veau en train de se noyer. Heureusement, juste à côté, un tractopelle se trouvait là, l’engin a servi à pousser la bête hors de l’eau.
Dernier soir au Tadjikistan et pas des moindres. Je me dis que j’aimerais voir la mosquée du village que je n’ai jamais trouvée, car ici toutes les habitations se ressemblent. Mais je suis certain qu’il y en a une : Muslim me l’a dit, et puis, chaque matin à l’aube, j’entendais le muezzin faire l’appel à la prière sans micro, uniquement à la force de sa voix.
J’avoue que ce son me donnait des frissons. Quand je me levais pour faire mes ablutions, j’entendais cet appel tout en regardant les étoiles qui commençaient à disparaître devant la lumière du soleil, les montagnes qui semblaient être en 2D, comme des ombres.
Je croise alors un homme âgé, à qui je demande où est la mosquée. Il me répond “Okay, follow me” en anglais. Il est professeur d’anglais à l’école. Son anglais est bancal, mais allons-y. Sur le chemin, il me pose quelques questions, moi aussi. Il répond à moitié à côté, mais je fais semblant de comprendre.
J’entre avec lui dans une petite mosquée en pierre, avec un pilier en bois au centre. Nous faisons nos invocations ensemble, puis cinq minutes plus tard, nous ressortons.

Ensuite, il me dit : “Follow me.” Il m’emmène visiter l’école du village, bien entretenue, avec de belles classes. Puis il me lance : “Come drink tea with me.” J’accepte.
On monte dans une salle où se trouve le professeur de chimie, un lit, et un grand tapis. On m’invite à m’asseoir sur le lit pendant que mon hôte commence à éplucher des patates et des carottes par terre.
Je discute avec le professeur de chimie, qui sort une carte pour savoir où se trouvent le Maroc et l’Algérie, puisque je viens de là-bas. Je lui montre, il ouvre ensuite un livre d’histoire pour lire celle des deux pays.
Ces deux hommes viennent de la ville ; ils dorment ici la semaine pour donner cours au village.
Le professeur d’anglais me regarde et me demande : “What do you want to eat ? I will cook for you.”
J’ai gentiment refusé, lui expliquant que j’étais attendu pour mon dernier soir par Muslim, dont la mère avait préparé un bon plat pour moi.
Ce séjour au Tadjikistan restera pour moi un moment authentique, plein de simplicité et d’humanité.
Je serre Muslim dans mes bras, je dis au revoir à sa fille, à sa famille… puis je prends la route, le cœur un peu serré, mais rempli de gratitude.
Un esprit étiré par une nouvelle expérience ne pourra jamais revenir à ses anciennes dimensions.
Oliver Wendell Holmes
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